Simplicité divine absolue ou relative ?

Isaac Newton, Nicolas Copernic et Albert Einstein sont trois hommes qui bouleversèrent l’histoire des sciences. Chacun d’entre eux a marqué leur époque en chamboulé le paradigme scientifique de leur siècle. Chacun d’eux fut à l’origine d’une véritable révolution scientifique. L’une des grandes révolutions théologiques de l’histoire fut inaugurée par un certain Aurèle Augustin, mieux connu sous le nom d’Augustin d’Hippone… Il est le grand innovateur de son époque. Il a importé, au cœur même du christianisme de son époque, plusieurs idées tirées de la philosophie grecque et des religions païennes gnostiques et manichéennes. L’une d’entre elles, c’est la simplicité divine.

En voici deux autres que nous étudierons un autre jour :

1 – l’idée qu’il y a des élus qui, eux, sont choisis par un Dieu qui décide tout ;
2 – l’idée que l’être humain soit tellement corrompu qu’il n’était pas libre ;

Avant son époque, les chrétiens voyaient la paternité du Père comme étant l’aspect fondamental à la Trinité. Dieu était le Père aimant et il l’avait été de toute éternité. Mais Augustin nous présente aussi un Dieu complètement figé et statique inspiré de la philosophie grecque. Pour lui, ce n’est plus la paternité qui est fondamentale, c’est la nature unique de Dieu.

Cette nature, nous dit la théologie, est simple, c’est-à-dire qu’elle n’est pas composée de plusieurs parties… jusque-là, tout le monde s’entend et il n’y avait rien de nouveau dans l’idée de la simplicité divine.

Simplicité divine absolue : un Dieu plat

Mais Augustin, pousse l’idée au point où tous les attributs de Dieu s’aplatissent dans une seule catégorie métaphysique : l’Être.

En guise d’exemple, Augustin nous dit qu’en Dieu « la sagesse n’est pas autre chose que l’être, la sagesse n’est pas non plus autre chose que l’essence » (De la Trinité VII:1). Pour lui, donc, il n’y a pas de différence fondamentale, en Dieu, entre la justice, l’amour, la sainteté, l’existence, la volonté, la colère, tous ces attributs ne sont pas autre chose que l’essence… Bref, Augustin inaugure la théologie d’un Dieu aplati. En fait, ce Dieu n’est même pas plat, puisqu’il n’a qu’une seule dimension et non deux. C’est à la suite d’Augustin, que Dieu devient qu’un énorme signe égal.

Mais je me devance. À peu près un siècle et demi avant Augustin naquit un homme très important dans l’histoire de la pensée occidentale. Son nom est Plotin. Cet homme puisa dans les écrits des penseurs de l’antiquité et surtout dans l’œuvre de Platon pour développer une nouvelle sorte de platonisme : le néoplatonisme.

Plotin

Plotin n’était pas chrétien, il ne croyait pas en Dieu. Pour lui, le principe fondamental, c’était l’Un. Tout découlait du Un. Dans son œuvre principale, les Ennéades, Plotin nous explique que l’Un est sa propre cause et qu’il est la cause de l’existence de toutes les autres choses de l’univers. Il dira aussi que le nom du Un n’était que la négation de toute pluralité. L’Un n’avait aucune partie et sa caractéristique fondamentale était la simplicité absolue.

À peu près à la même époque, un gars est entré en scène. Il disait que Dieu était unique et que Jésus-Christ n’était qu’une créature : il s’appelait Arius. Un de ses disciples s’appelait Eunome et Eunome, lui, il raffolait de Plotin. Ce gars a d’ailleurs développé un argument très puissant pour démontrer que si le Fils est différent du Père, alors basé sur la simplicité absolue, il ne peut pas être de la même nature, de la même essence que le père.

Augustin

Un autre gars qui raffolera de Plotin, c’est notre vieil ami Augustin. Dans son livre sur la Trinité, Augustin essaya de contrer l’argument d’Eunome, mais n’y arriva que très difficilement. Pourquoi ? Parce qu’il était d’accord avec son fondement principal, pour lui, Dieu était absolument simple.

Or si Dieu est absolument simple, comme on l’a dit, il n’est qu’un gigantesque signe égal. Tout en lui se résume à l’Être. La conclusion, c’est que si tout se résume à une seule chose, et qu’en Dieu il y a trois personnes… alors les trois personnes se résument à une seule chose… et Dieu cesse d’être une Trinité.

Voulant échapper à la conclusion d’Eunome, notre cher Aurèle se colle contre un autre gars de l’époque d’Arius : un dénommé Sabellius. Ce dernier disait exactement ça, que Dieu était indivisible et qu’il ne pouvait pas y avoir trois personnes distinctes en Lui : il était donc parfois le Père, parfois le Fils et parfois le Saint-Esprit. Évidemment, Aurèle Augustin n’était pas sabellien… Du moins, pas ouvertement en tout cas. S’il l’était, il n’a jamais fait son coming out.

Thomas d’Aquin

Il en va de même pour un autre grand théologien occidental : Thomas D’Aquin (XIIIe siècle). Lui aussi était augustinien (tout autant que Calvin ou Luther – qui croyaient tous les deux à la simplicité absolue de Dieu). D’Aquin affirmait que chacune des personnes de la Trinité était identique à l’essence divine… Évidemment, en disant ça, les choses se compliquent davantage, parce que : deux entités identiques à une troisième sont identiques entrent-elles. Disons qu’avec une telle conception, il ne reste plus beaucoup de place à la Sainte Trinité et il est difficile d’échapper à la conclusion que ces gars étaient cryptosabelliens… Pratiquement, en tout cas, ils l’étaient.

Il ne s’agit là qu’un des exemples qui me font penser que l’idée d’une simplicité absolue en Dieu soit à écarter. D’ailleurs, plusieurs des chrétiens avant Augustin croyaient à une simplicité relative et ne tombait pas l’extrême des néo-platoniciens.

Ces théologiens croyaient que la trinité était tout aussi ultime que l’essence — la diversité en Dieu était tout aussi fondamentale que son unité. Ils croyaient que le Père était la source éternelle du Fils et de l’Esprit.

Parce qu’il a toujours eu cette relation aimante en Dieu, ils croyaient que l’amour, loin d’être un simple attribut comme les autres, était l’essence même de Dieu.

Simplicité divine absolue : un Dieu aux mains liées

Une autre raison importante, qui me pousse à mettre de côté l’idée d’une simplicité absolue, c’est que selon moi, elle implique l’absence de liberté chez Dieu et en particulier en ce qui concerne la création.

Si, en Dieu, toutes les caractéristiques se résument à l’être, c’est-à-dire à son existence ; alors la volonté de Dieu n’est pas autre chose que l’être. Si la volonté de Dieu est identique à l’être, alors dire que « Dieu veut faire quelque chose », c’est dire la même chose que « Dieu existe ». Si les deux sont identiques, alors ce que Dieu veut est tout aussi immuable que Dieu lui-même.

Ça, ça ne veut pas seulement dire que la volonté de Dieu ne peut pas changer, ça veut aussi dire qu’elle ne peut même pas être différente. Si la volonté de Dieu ne peut pas être différente, alors Dieu, par nature, n’est pas libre — il n’a pas le choix de faire ce qu’il fait.

Thomas D’Aquin (un des théologiens les plus connus qui ont suivi la voie d’Augustin) dira que Dieu est action pure (Actus purus) et qu’il n’y a aucune potentialité en Dieu. Parce que Dieu est absolument simple, vouloir agir ne peut pas être différent que d’agir.

L’une des implications importantes, c’est que si Dieu veut créer, il doit créer et s’il doit créer, il crée. Et puisque Dieu est action pure, qu’il n’y a aucune potentialité en Dieu (il n’y a rien qui peut être, tout est)… Ceci implique que l’univers est tout aussi éternel que Dieu lui-même.

Simplicité divine absolue : une théologie impossible

Le pire avec toute cette question de simplicité divine absolue qu’Augustin a introduite dans le christianisme et que pleins de théologiens, tant catholiques que protestants l’ont adopté (on pense à des gars comme Anselm, D’Aquin, Calvin, Herman…). Le pire, dans tout ça c’est que cette notion rend pratiquement impossible toute théologie.

Si Dieu est absolument simple, nous dit-on, tous ses attributs se fondent dans son essence… La conséquence c’est que tout ce qu’on peut dire à Dieu ne s’applique pas vraiment à Dieu. On peut trouver cette pensée au moins une fois dans les œuvres de chacun de ces gars. C’est seulement dans notre tête à nous… ça ne nous dit rien sur Dieu.

Ça, ça veut dire que les milliers et les milliers de page que les théologiens ont pu écrire à travers les siècles pour tenter de parler de Dieu… Toutes ces pages ont été écrites pour rien, puisque ça ne nous dit absolument rien sur Dieu. Ça veut aussi dire que même la Bible ne nous apprend rien sur Dieu… même si c’est Dieu lui-même qui parle de lui-même.

Bref, tous ces théologiens… à commencer par Augustin, ont tous parlé pour ne rien dire.

D’ailleurs, puisque selon eux, tout ce qu’on peut dire des attributs de Dieu ne s’applique pas vraiment à Dieu et que la simplicité divine est un attribut de Dieu, selon cette théologie on peut donc conclure que la simplicité divine ne s’applique pas à Dieu. Pire, il ne faut pas oublier que dans ce contexte, l’existence de Dieu est un attribut de Dieu… Ça, ça veut donc dire que même l’existence ne s’applique pas à Dieu…
OUF !

Simplicité divine absolue : on revient au dualisme manichéen

L’un des auteurs qui m’ont le plus marqué, au début de ma vie chrétienne, est Francis Schaeffer. Je me souviens d’un soir où je lisais ceci dans son livre « Dieu, ni lointain ni silencieux » : « Je serais encore un agnostique s’il n’y avait pas eu la trinité, parce qu’il n’y aurait eu aucune réponse. Sans l’ordre élevé de l’unité personnelle et de la diversité comme dans la trinité, il n’y a aucune réponse ».

Et il avait raison. Dans ce livre, il poursuit en disant que sans la Trinité, nous aurions eu un Dieu qui aurait eu besoin de créer pour pouvoir aimer et pour communiquer. Ce genre de Dieu aurait eu besoin de l’univers tout autant que l’univers aurait eu besoin de Dieu. Mais Dieu n’a pas besoin de créer, il n’a pas besoin de l’univers. Pourquoi ? Parce qu’il est une Trinité complète et vraie. Les personnes de la Trinité s’aiment et communiquent l’une avec l’autre avant la création du monde. C’est cette lecture qui fit de moi quelqu’un de profondément trinitaire.

Mais qu’en est-il du mal et du péché ?

Les théologiens calvinistes nous disent que Dieu, en créant l’univers, ne doit pas seulement montrer la grandeur de sa grâce par les élus, mais aussi la grandeur de sa colère et de sa haine du mal par la réprobation des non-élus.

Si tel est le cas, pour reprendre la pensée de Schaeffer, Dieu aurait eu besoin de créer pour pouvoir haïr le mal et le péché. Ce qui a comme conséquence que l’existence du mal et du péché soit une nécessité. OK, admettons qu’ils aient raison. Ça, ça « règle » le problème de la haine en Dieu pour le futur… Mais qu’en est-il du passé ? Si le mal est une nécessité pour demain, il doit aussi l’être pour hier.

En effet, si la haine du mal est un attribut de Dieu, et qu’il n’y a rien en lui-même qu’Il peut haïr, il doit haïr quelque chose à l’extérieur de lui. Or Dieu est éternel, ce qui veut dire que sa haine a dû avoir un objet de toute éternité : ce qui implique que le mal doit être éternel.

On va me dire : voyons donc Pat, tu exagères !

Vraiment ?

Voici une citation d’Augustin dans son œuvre « De l’Ordre 1,7» où il affirme que le mal est une nécessité :

Ainsi, le mal que n’aime point Dieu n’est pas en dehors de l’ordre, et cependant Dieu aime l’ordre : car en l’aimant n’aime-t-il pas à aimer le bien et à ne pas aimer le mal ; ce qui est un grand et bel ordre, une disposition divine ? Cet ordre, cette disposition conservent, par la distinction même, l’harmonie des choses, et rendent même nécessaire l’existence du mal. Ainsi la beauté universelle se forme des objets contraires ; ils sont comme les antithèses qui nous plaisent dans les discours.

Heureusement, la Bible, ELLE, dit que Dieu est lumière et qu’il n’y a en lui aucunes ténèbres…