Que Penser Du Calvinisme – Partie 1

Que penser du Calvinisme

La première d’une série d’études sur le Calvinisme. Dans cette émission, la table est mise pour bien comprendre ce qu’est le Calvinisme. Dans cet épisode, nous prenons le temps de bien définir les termes et de bien définir le sujet étudié.

Calvinisme est un système théologique, associé au réformateur Jean Calvin, qui souligne la primauté de Dieu sur toutes choses comme le reflète sa lecture de l’Écriture concernant Dieu, l’humanité, le salut, et l’église. Le Calvinisme voit Dieu comme contrôlant minutieusement toute chose, que ce soit le péché ou les bonnes actions de ses créatures.

En langue populaire, le calvinisme se réfère souvent aux cinq points de doctrine calviniste concernant le salut, qui composent l’acrostiche TULIP. Dans son sens le plus large, le calvinisme est associé à la théologie réformée. Pourtant, même si ses adeptes prétendent souscrire à la théologie réformée, une bonne partie des réformteurs n’ont jamais adhéré à la théologie Calviniste.

 

Liberté, dit-on ? Vraiment libre ou pas…

Une vraie liberté

Il dit vraiment qu’on est libre ?

Il y a quelques jours, j’écoutais un clip vidéo qu’un bon ami m’a partagé d’un auteur calviniste très populaire. Cet auteur se nomme Sproul. Ce bref extrait nous résume la perspective réformée de la liberté humaine. Le gars, dès les premiers instants, affirme qu’il y a une différence majeure entre la façon qu’on les gens de comprendre ce qu’est la liberté et sur ce point il n’a pas complètement tort. Rappelez-vous que dans mon dernier billet j’affirmais haut et fort la liberté humaine… Alors quelle est la différence ?

Je m’explique. Dans ce clip Sproul affirme de but en blanc : « Je ne connais aucun augustinien dans toute l’histoire de l’Église qui n’a pas affirmé fortement la liberté humaine ». Cette affirmation semble très claire et très fondée, d’autant qu’elle vient d’un érudit, mais elle a un caractère captieux, presque trompeur.

Une explication trompeuse

Pourquoi ?

Premièrement, Augustin lui-même affirma l’idée suivante : amissa libertas, nulla libertas (« liberté perdue, liberté nulle »). Si j’ai perdu mon bas, c’est que je ne l’ai plus. Si l’être humain a perdu sa liberté, il ne l’a plus et on ne peut pas affirmée fortement ce qui n’est plus.

Est-ce donc vraiment honnête de dire que les augustiniens affirment fortement la liberté humaine alors que Augustin lui-même certifiait qu’elle était perdue ?

Deuxièmement, la réforme augustinienne et en particulier celle de Calvin s’est encrée complètement dans une vision du monde où Dieu détermine tout. Quand je dis tout, c’est tout. Au cœur de cette vision du monde se trouve l’idée que Dieu est la cause première de tout, même du mal et des péchés qu’ils soient humains ou autres. On ne peut pas comprendre le calvinisme sans comprendre ce point central.

Rares sont les calvinistes qui vont l’admettre aussi clairement que Calvin, mais même le calvinisme modéré repose sur ce paradigme : Dieu est la cause première de tout, même du mal et des péchés, de tous les péchés et je suis très heureux de cette incohérence, car je me dis qu’au moins le caractère de Dieu n’est pas décrié ouvertement.

En effet, une bonne partie des calvinistes affirment haut et fort que Dieu, même s’il détermine tout, n’est pas l’auteur du mal.

Ben voyons, Pat, tu exagères !

Je reviendrai sur cette question de Dieu en tant que la cause de première du mal dans un prochain billet. Aujourd’hui, je veux me concentrer sur cette question de la liberté.

Dieu a tout déterminé

Regardons quelques citations qui confirmeront mes propos :

Commençons par ce que dit Sproul (le même que dans le clip vidéo que j’ai cité plus haut). Ce gars, dans un de ses livres, fait la déclaration suivante[2] :

Lorsque l’on parle de la souveraineté de Dieu, on parle de sa puissance et de son autorité.  Que Dieu prédétermine (foreordains) tout ce qui arrive est une conséquence nécessaire de sa souveraineté.  De dire que Dieu prédétermine toutes choses, c’est simplement affirmer que Dieu est souverain sur toute sa création.  Si Dieu refusait qu’une chose arrive et qu’elle arrive malgré tout, ce qui l’aurait causée aurait plus d’autorité que Dieu. S’il y a quelque partie de la création qui soit en dehors de la souveraineté de Dieu, Dieu ne serait pas souverain et Dieu ne serait pas Dieu[3].

On serait en droit de se demander depuis quand le mot souverain veut dire déterminer tout ce qui arrive. En tout cas, je n’ai trouvé cette définition dans aucun dictionnaire, mais laissons cette discussion pour un autre jour.

Pourtant, Sproul est l’un de ceux qui veulent nier que Dieu soit l’auteur du mal en affirmant que ce n’est que les hypercalvinistes qui affirment une telle chose[4]… J’y reviendrai un autre jour parce que là aussi cette affirmation n’est pas très honnête. Ce qui est compliqué, c’est qu’ils font beaucoup de pouce en utilisant des mots se rapportent à une vraie liberté.

Même chez les Calvinistes modérés

Cette compréhension de Dieu percole jusque dans le calvinisme modéré. Dans la fameuse théologie systématique, Lewis Sperry Chafer écrit concernant la prescience :

La prescience de Dieu, c’est Dieu qui, de lui-même, détermine tout ce qui va se produire. Tous les évènements, du moindre détail au plus grand.   Tout s’opère à cause du décret déterminant de Dieu, de manière à ce que tout se produise selon son plan souverain[1].

La vraie liberté, c’est quoi ?

Par vraie liberté, voici ce que je veux dire :

Un choix, pour être libre, implique que celui qui agit (l’agent) peut agir, ou du moins, peut vouloir agir différemment de ce qu’il fait.   Aristote nous dit[5] :

Ainsi, le bâton meut la pierre, mu lui-même par la main que meut l’homme, et l’homme produit le mouvement, sans lui-même être mu par une autre cause.

Je crois que c’est précisément là, l’essence de la vraie liberté.  « L’homme produit le mouvement, sans lui-même être mu par une autre cause.  Si l’agent n’est pas la cause première de son action, ce n’est pas vraiment son action. Il n’en est pas responsable ; pas plus que ne l’est la bille de billard qui, frappée par la bille de choc, n’est responsable de son mouvement ni de sa trajectoire.

Une liberté déterminée – un misérable subterfuge

Mais les calvinistes, de leur côté, vont se replier sur une définition de la liberté qui est complètement différente de la définition généralement acceptée. Ils optent pour ce qu’on appelle en philosophie, le compatibilisme. Qu’est-ce c’est ? C’est l’idée que le déterminisme soit compatible avec la liberté. Voici la description qu’en fait, John Hendryx un calviniste du site réformé bien connu de monergism.com :

Afin de mieux comprendre ceci, des théologiens ont développé le terme compatibilisme pour décrire le concours de la souveraineté de Dieu et de la responsabilité de l’homme. Le compatibilisme est une forme de déterminisme et il convient de noter que cette position n’est pas moins déterministe que le déterminisme au sens fort. Cela signifie simplement que la prédétermination de Dieu et la providence méticuleuse sont “compatibles” avec le choix volontaire. Nos choix ne sont pas contraints… c’est-à-dire que nous ne choisissons pas ce qui va à l’encontre de ce que nous voulons ou ce que nous désirons, mais nous ne faisons jamais de choix contraire au décret souverain de Dieu. Ce que Dieu a déterminé sera produira nécessairement (Eph 1:11). À la lumière de l’Écriture (selon compatibilisme), les choix humains sont exercés volontairement, mais les désirs et les circonstances qui engendrent ces choix sont le produit du déterminisme divin[6].

Comme le montre cette brève définition donnée par un calviniste, le compatibilisme c’est un déterminisme. Ils le disent compatible avec la liberté. Ils prétendent que puisqu’il n’y a pas de coercition extérieure, puisque l’individu agit selon ses désirs, il agit librement. Mais des actions sont déterminés par des désirs, est-ce différent de l’instinct ? Comme ce qui pousse le ver de terre vers l’humidité…

Ce cher Kant, il avait parfois raison…

Bien qu’à ma connaissance, ce soit Thomas Hobbes[7] qui fut l’un des premiers à argumenter qu’une personne soit libre même si ses actions sont déterminées[8], c’est vers Emmanuel Kant que je me tourne pour décrire un peu plus cette idée. Pourquoi vers Kant ? Parce que ses propos à ce sujet sont si bien exprimés que je préfère le laisser parler :

[…] Comment peut-on considérer un homme comme étant dans le même temps, et relativement à la même action, libre et à la fois soumis à une nécessité physique inévitable ?

Cherchera-t-on à éluder cette difficulté, en ramenant le mode des causes qui déterminent notre causalité, suivant la loi de la nature, à un concept comparatif de la liberté (d’après lequel on appelle quelquefois libre un effet dont la cause déterminante réside intérieurement dans l’être agissant, comme quand on parle du libre mouvement d’un corps lancé dans l’espace, parce que ce corps, dans son trajet, n’est poussé par aucune force extérieure, ou comme on appelle libre le mouvement d’une montre, parce qu’elle pousse elle-même les aiguilles, et que celles-ci, par conséquent, ne sont pas mues par une force extérieure ; de même, quoique les actions de l’homme soient nécessitées par leurs causes déterminantes, qui précèdent dans le temps, nous les appelons libres parce que ces causes sont des représentations intérieures, produites par notre propre activité, ou des désirs excités par ces représentations suivant les circonstances, et que par conséquent, les actions qu’elles déterminent sont produites selon notre propre désir).  

Mais c’est là un misérable subterfuge, dont quelques esprits ont encore la faiblesse de se contenter, et c’est se payer de mots que de croire qu’on a résolu ainsi ce difficile problème, sur lequel tant de siècles ont travaillé en vain[9].

Mais c’est là un misérable subterfuge, dont quelques esprits ont encore la faiblesse de se contenter, et c’est se payer de mots que de croire qu’on a résolu ainsi ce difficile problème, sur lequel tant de siècles ont travaillé en vain

Il me semble donc que la conception compatibiliste de la liberté est contradictoire. Une liberté déterminée est plus qu’un simple oxymore, c’est une véritable contradiction dans les termes : c’est pour moi un misérable subterfuge.

C’est logique ?

Si une proposition P implique une proposition Q et que cette proposition Q implique une proposition R, il s’ensuit que la proposition P implique la proposition R. C’est ce qu’on appelle la transitivité. Pour ceux que ça intéresse, on note :

((P⇒Q)∧(Q⇒R))⇒(P⇒R)

On veut donc affirmer à la fois la vérité de P⇒Q; la vérité de Q⇒R mais on veut nier la conclusion P⇒R. Il s’agit là, d’une incohérence logique, tout simplement. On insiste donc bel et bien pour une liberté déterminée, ce qui est une contradiction dans les termes.

Si mes actions sont déterminées par mes désirs et que mes désirs sont déterminés par quoi que ce soit — même Dieu, il s’ensuit que mes actions sont déterminées. Or si mes actions sont déterminées, elles ne sont pas libres.

Un exemple simple

S’il était possible pour un homme de donner un philtre d’amour à une femme pour qu’elle tombe follement amoureuse de lui, pourrait-on vraiment dire qu’elle est tombée librement amoureuse de lui ? Non. Cette femme n’aurait que l’illusion de liberté — elle serait la victime d’un misérable subterfuge. Je pense que cet homme serait tout aussi coupable que s’il l’avait violée dans une allée sombre.

Somme toute, la liberté est incompatible avec le déterminisme. Pour être pleinement responsable de ses actes, un individu doit en être la cause première. Dans le cas contraire, la responsabilité ultime revient à cette cause première.

 


[1] Chafer, L. S. (1980). Systematic Theology – volume VII. Dallas: Dallas Seminary Press.

[2] À moins d’avis contraire, l’emphase est mienne.

[3] Sproul, R.C. (1994) Chosen by God, p. 24

[4] http://www.the-highway.com/DoublePredestination_Sproul.html

[5] Aristote. (1862). La Physique. Paris: Librairie philosophique de Ladrange.

[6] https://www.monergism.com/thethreshold/articles/onsite/qna/sovereignfree.html

[7] Thomas Hobbes, quoiqu’un penseur remarquable, était bien loin d’être un théologien.

[8] Kane, R. (1996). The Significance of Free Will. New York: Oxford Univerity Press.

[9] Kant, E. (1848). Critique de la raison pratique. Paris: Librairie Philosophique de Ladrange