Le Roi Est Nu !

Je n’ai jamais voulu écrire l’article que je m’apprête à rédiger. Mais cette fois, la douleur et trop grande et la tristesse trop profonde. Les propos que j’y tiens ne sont pas nouveaux et ceux qui me connaissent le savent bien… mais cette fois, je me laisse aller. Certains diront que j’instrumentalise la douleur d’un ami… Mais ce soir, je m’en fous, cette fois, je me laisse pousser par le flot de ces pensées qui m’assaillent comme autant de vagues déferlant contre le brisant d’un havre. Seule une phrase est venue prendre forme tangible dans mon esprit: Le Roi est nu !

Le Roi est Nu !

Cet aphorisme si célèbre résume le conte d’Hans Christian Andersen qui raconte l’histoire d’un empereur pourtant nu qui se serait pavané devant la foule alors qu’il était persuadé qu’il était habillé. Deux escrocs avaient convaincu l’empereur et sa cour que l’étoffe avec laquelle ils avaient confectionné les vêtements impériaux ne pouvait pas être vue par les personnes sottes ou incompétentes. Comme aucun de ses membres ne voulait passer pour imbécile, personne ne dit mot et seul un enfant se serait exclamé : Le Roi est nu !

Ce soir, j’ai appris qu’un bon ami avait décidé que son combat devait s’achever.  Pourtant, je peux le comprendre. Quand la douleur, la souffrance physique et la détresse psychologique nous font baisser les bras, le suicide et même le suicide médicalement assisté semblent une porte de sortie légitime – ça ne devrait jamais l’être. Mais, je connais cette souffrance, je me suis moi-même retrouvé dans une baignoire, un couteau à la main sur le point d’ouvrir mes veines il y a de ça près d’une vingtaine d’années. Un an avant ce triste épisode, j’avais fait une première tentative… Je suis reconnaissant qu’à l’époque, le suicide médicalement assisté n’était pas une solution. Mais, ce bas fond, je le connais que trop bien. Ma colère n’est donc pas contre cet homme que j’aime tellement. Mes larmes coulent et je ne peux qu’être bouleversé par la compassion qui m’anime en ce moment pour lui.

Non, ce qui me met en rogne, c’est cette théologie des faux-semblants qui a contribué à l’amener au bord du précipice. Certes il y a la douleur, il y a la maladie, mais il y a surtout le désespoir. Un désespoir si grand qu’il vous plaque le nez dans un coin où tout ce qu’on peut y voir ce sont deux murs sombres qui nous empêchent de voir la vie.

Alors qu’une saine théologie, une vraie théologie devrait nous offrir l’espoir d’une foi qui sait reconnaître un Dieu qui aime vraiment les êtres humains là où ils sont, dans leur bourbier et leur misère; un Dieu qui a vraiment compassion de chacun d’entre eux… Un Dieu qui nous aime vraiment, un Dieu qui m’aime vraiment! C’est là, la description du Dieu Chrétien, du Dieu décrit par l’Écriture Sainte.

Il y a des années, quand je me suis consacré à connaître Dieu… C’est ce Dieu que je voulais connaître, « pour vrai » comme on disait à l’époque… le connaître pour le faire connaître – lui, qui il est réellement – un Dieu vraiment aimant et compatissant.

La théologie des faux-semblants ne nous offre qu’une seule chose : un dieu qui n’aime que lui-même, un dieu qui n’a de l’affection que pour sa propre personne. Elle ne nous offre qu’une divinité dont le seul plaisir se résume à tourmenter sa création pour ses propres sombres caprices. Malgré tous ses propos élogieux et toute sa somptueuse doxologie, lorsque l’on creuse tout au fond, cette théologie ne nous présente qu’un seul dogme : Le Roi est nu !

La théologie des faux-semblants

Un faux-semblant est un simulacre, une apparence mensongère, une chimère qu’on s’est façonnée pour donner à nos propos un semblant de robustesse. Mais, comme tout trompe-l’œil, ce n’est qu’illusion.

Alors que la théologie des faux-semblants prétend nous offrir l’image d’un Dieu absolument souverain, elle n’offre en réalité qu’une vaine divinité impotente, inutile et incapable de se soucier de la souffrance humaine. Pour elle, la création ne devient qu’un outil, une vulgaire marche qui lui permet d’exalter sa propre puissance. Pour ce faible démiurge, la seule chose qui compte réellement est d’assouvir ses propres appétits de grandeur et de cruauté. Tout comme pour le conte d’Andersen, la foule doit aduler le Roi et ses atours — comme si ce dernier était grand, aimant et gracieux… Mais lorsque l’on creuse tout au fond, cette théologie ne nous présente qu’un seul dogme : Le Roi est nu !

Un désespoir grandissant

Face à une telle divinité insensible et impitoyable, il n’y a aucune place à l’espoir. L’espoir pour qui ? L’espoir pour quoi ? Face à un tel simulacre, l’être humain est seul. Il n’est que la proie des appétits cruels d’une divinité toute puissante que rien ne peut arrêter — que dis-je, une divinité ? Non, un démon omnipotent dont les seules ambitions se limitent à s’élever aux dépens de ses créatures.

Pat, me dira-t-on, tu joues dans le mélodrame… Pour tout dire, ce soir je m’en fous. Ce soir je clame haut et fort ce que je pense de cette sale théologie des faux-semblants.

Le pire, c’est qu’à la manière des femmes battues qui défendent encore leur bourreau, ou aux otages — victimes du syndrome de Stockholm — qui ont de l’empathie pour leur tortionnaire… Ceux qui gisent sous le joug de la théologie des faux-semblants louent et adorent le seul tortionnaire de la création.

Comme eux, ils inventent toutes sortes de raisons, toutes sortes de mots, de définitions innovantes et de concepts contradictoires pour tenter d’échapper à la seule conclusion possible : Le Roi est nu !

Face à un tel état de fait, celui qui veut demeurer vrai, celui qui refuse Stockholm, ne peut qu’être en proie au désespoir. Dans cette théologie des faux-semblants, il n’y a aucun espoir… Lorsqu’il ouvre les yeux et qu’il contemple la nudité du Roi, il n’y a pas d’autres issues : il ne reste qu’un désespoir grandissant et impitoyable.

En fait, il y a une autre issue : quitter le tortionnaire. Mais quand le désespoir, la douleur, la maladie, mais surtout le désespoir… Un désespoir si grand qu’il vous plaque le nez dans un coin. Un coin où tout ce qu’on peut voir ce sont deux murs sombres qui nous empêchent de goûter ne serait-ce qu’un soupçon d’espoir, la seule issue possible semble la mort.

Que je la hais, cette théologie des faux-semblants… que je la hais.